"Extrêmement fort et incroyablement près" : plus anecdotique que déchirant

01 Mars 2012


LE PLUS. Adapter le chef d'œuvre de Jonathan Safran Foer au cinéma n'est pas chose aisée. Stephen Daldry ne s'en sort pas si mal, mais demeure en petite forme dans ce drame post 11-Septembre prévisible mais pas dénué de qualités.

Et de quatre pour Stephen Daldry qui après "Billy Elliott", "The Hours" et "The Reader" continue de squatter la cérémonie des Oscars avec "Extrêmement fort et incroyablement près". Et si le réalisateur est parti bredouille face au mastodonte "The Artist", nul doute qu’il a dû titiller la fibre lacrymale de certains membres de l’Académie.

On va arrêter là de se la jouer mauvaise langue car si "Extrêmement fort…" ne se hisse pas à la hauteur des précédents films de Daldry, il est loin d’être aussi misérabiliste et formaté que d’autres métrages invoquant paresseusement les fantômes du 11-Septembre. Autant le dire de facto : le résultat étalé sur deux longues heures n’atteint pas les cimes d’émotions provoqués par le trailer de deux minutes.

Certes c’est bien dommage mais à gratter la surface on se rend compte que l’intérêt du film se situe autre part que dans sa propension à faire chialer. En effet, quitte à chercher un point d’ancrage dans cet ersatz enfantin d’"Un homme d’exception", autant le trouver du côté d’une distribution éclectique et visiblement très impliquée. D’une classe folle, Tom Hanks en impose en seulement une poignée de séquences quand il ne plane pas sur le film tel un spectre bienveillant.

A ses côtés, le jeune Thomas Horn, véritable révélation du film, se fend d’une prestation d’autant plus incroyable qu’il s’agit là de sa première incursion cinématographique. Sobre, tout le temps juste, il porte le film sur ses frêles épaules sans jamais tomber dans le piège du cabotinage.

Mais le réel tour de force vient de Max Von Sydow qui en quelques regards en dit plus que n’importe quel acteur débitant du monologue à la pelle. Il faut dire que l’acteur a une belle base de travail avec ce personnage magnifique de locataire mutique dont le visage porte les stigmates d’une existence hantée par la mort et l’abandon.

On en vient dès lors à regretter que ce dernier ne soit pas plus présent tant le métrage gagne en consistance quand il est là. A trop vouloir coller aux baskets de son protagoniste pour susciter une émotion factice, Daldry oublie ses personnages secondaires et passe à côté de ce qui fait véritablement le cœur du film.

De Viola Davis à John Goodman en passant par Jeffrey Wright, chacun incarne un visage supplémentaire de cette Amérique meurtrie qui peine à se reconstruire sur les cendres de ses morts. Ici, la perte y est déclinée sous toutes ses formes et on aurait tellement aimé qu’elle ne se cantonne pas au seul souvenir du personnage incarné par Tom Hanks.

D’autant plus étrange qu’on attendait davantage de la part d’Eric Roth, scénariste entre autres de "Révélations", "Munich" ou encore "L’Etrange Histoire de Benjamin Button". Déséquilibré, "Extrêmement fort…" oscille entre la surenchère émotionnelle et l’intimiste survolé. Dès lors, il finit par provoquer un ennui poli heureusement relevé par quelques très belles scènes conférant parfois à l’état de grâce.

Plus anecdotique que déchirant, le nouveau film de Stephen Daldry vaut surtout pour les performances de Thomas Horn, Tom Hanks et Max Von Sydow qui forment un très beau trio générationnel. 

Par Ilan Ferry

Source : Le Nouvel Observateur