Tom Hanks, Captivant captif

19 Novembre 2013


 Dans le nouveau film de Paul Greengrass, l’acteur s’est glissé dans la peau du capitaine Phillips, dont le navire fut pris d’assaut par des pirates somaliens.

Cette prise d’otages se voit comme un thriller, mais n’est-elle pas en réalité une conséquence de la mondialisation ?
Tom Hanks. Elle montre qui sont les gagnants et les perdants dans l’état actuel de l’économie. C’est la confrontation de deux mondes. La Somalie ce n’est même pas le tiers-monde ou le quart-monde, c’est un monde perdu. Les images de l’attaque sont très parlantes, lorsque les pirates à bord d’un petit bateau à moteur poursuivent le gros navire américain dont les cales sont bourrées de marchandises. Et aussi lorsque l’on voit le minuscule canot de sauvetage dans lequel ils sont enfermés avec le capitaine Phillips, cerné par la toute-puissance de la marine américaine. On aurait pu se contenter d’opposer les gentils américains aux méchants pirates somaliens. Mais Paul Greengrass a fait des recherches pour montrer une situation plus complexe. Les pirates ne sont pas uniquement des types qui veulent s’enrichir. Ils viennent d’un endroit désespéré qui les pousse à commettre des actes désespérés.

Avez-vous pris quelques libertés par rapport au vrai capitaine Phillips ?
Bien sûr ! Quand nous nous sommes rencontrés, je l’ai prévenu que je dirais des choses qu’il n’avait jamais dites, et qu’il y aurait des éléments de son histoire qu’il ne retrouverait pas dans le film. La fidélité absolue n’est pas essentielle, même s’il faut restituer la réalité avec authenticité.

Vous passez une bonne partie du film enfermé dans un bateau. Vous n’avez pas eu le mal de mer ?
Si. Mais la claustrophobie, la chaleur et l’odeur de vomi ajoutaient à l’authenticité des scènes. Le côté cinéma-vérité capté sur le vif est la spécificité de Paul Greengrass, et ces conditions extrêmes m’ont aidé à me mettre dans la peau du personnage.

Le tournage était-il très dur ?
C’est beaucoup plus dur d’avoir l’air heureux et de faire rire quand tout va mal dans votre vie… A bord, il fallait garder la tension parce que mes partenaires étaient en surchauffe, mais nos efforts étaient soutenus par l’énergie de toute l’équipe. Bien sûr c’était assez déplaisant d’être maltraité, je me suis égratigné les genoux, cogné la tête plusieurs fois, mais le récit nous avait préparés à ces situations, et il fallait s’y colleter.

Vous incarnez des héros de manière ordinaire. Est-ce le secret de votre succès ?
Il faut que le public imagine qu’il pourrait s’en sortir aussi bien que les types moyens que j’incarne. Moi aussi, d’ailleurs, quand je vais au cinéma, j’ai besoin de m’identifier au héros. Même si c’est un homme des cavernes, j’ai besoin de me dire : ça pourrait être moi !

Pour votre premier Oscar [ “Philadelphia” en 1994], vous avez dit : “Dieu bénisse l’Amérique.” Vous êtes fier d’être américain ?
Je n’ai pas le choix. Je suis né en Californie et je n’ai pas quitté mon pays avant l’âge de 28 ans. Quand on vit aux Etats-Unis, on a une vision très partielle du reste du monde. Nos médias ne nous offrent pas la couverture internationale que vous avez chez vous. Lorsque je suis venu pour la première fois en Europe, j’ai découvert un tas de choses sur l’Afrique ou l’Asie que je ne savais pas. Parce qu’on n’en parle pas aux Etats-Unis. Donc, pour le meilleur et pour le pire, ma sensibilité est américaine.

Il vous arrive de capter des ondes négatives ?
Au moment de la sortie d’ “ Apollo 13 ”, j’entendais dire que c’était un film chauvin dont le seul but était de montrer à quel point nous étions un grand pays. Je répondais : “Mais nous n’inventons rien ! Ce ne sont pas les Australiens qui sont allés sur la Lune, c’est nous !” Le film n’est pas une célébration gratuite de notre grandeur, c’est un hommage à un équipage revenu sain et sauf d’une mission catastrophique.

Est-ce que, parfois, vous vous sentez limité dans vos rôles, parce que le public ne voudrait pas que vous vous transformiez jusqu’à être méconnaissable à l’écran ?
Cela fait trente ans que je fais ce métier et, comme tous les acteurs appréciés du public, je trimballe des signes physiques distinctifs : j’ai une tête particulière, un gros nez et une voix singulière. Je dois faire avec. Cela m’oblige à évaluer pour chaque rôle jusqu’à quel point je peux tirer sur la corde. Tout acteur populaire est confronté à ce défi : tenter d’élargir son champ d’action sans traumatiser ses fans.

Comment faites-vous pour renouveler votre interprétation de Robert Langdon [le héros de “Da Vinci Code” et d’ “Anges et démons”] que vous allez incarner pour la troisième fois dans “Inferno” ?
Robert Langdon est le catalyseur des histoires, et chaque aventure révèle une nouvelle facette de son étrange personnalité. C’est aussi amusant que de jouer Sherlock Holmes ou un Indiana Jones intello. Je me sens comme ces acteurs de théâtre qui rejouent constamment Hamlet, car ils y trouvent quelque chose de neuf à chaque interprétation.

Il y a quelques mois vous avez joué la pièce de Nora Ephron “Lucky Guy”. C’était votre première fois à Broadway ?
Oui, et c’était très impressionnant. Je n’avais pas fait de théâtre depuis ma jeunesse. J’imaginais qu’au bout d’un certain temps je serais en pilote automatique… mais pas du tout ! Chacune de mes huit performances par semaine était un véritable bouleversement. Des portes s’ouvraient, d’autres se fermaient. Cela m’a secoué et m’a libéré de manière formidable en tant que comédien.

Vous gagnez beaucoup d’argent… vous en rapportez beaucoup aussi. Vous en êtes fier ou cela vous met la pression ?
Je ne crois pas être payé plus que je ne le mérite. D’ailleurs, je ne gagne plus autant d’argent qu’avant. Mais c’est vrai, je suis riche. Pour chaque film, j’espère toujours qu’il y aura un retour sur investissement, mais je n’en fais pas une fixation. Autrement, je deviendrais fou.

Etes-vous devenu acteur pour être quelqu’un d’autre ?
J’aurais aimé faire du basket ou du foot, mais acteur était plus dans mes cordes. Et c’était le boulot le plus sympa que je pouvais imaginer. Aujourd’hui, j’ai une appréciation plus profonde du métier. Jouer est une activité noble, mais il faut s’impliquer à fond et tenir la distance.

Vous êtes souvent drôle. Votre humour est-il un mécanisme de défense ?
Non, ça me vient naturellement. Mais si c’était le cas, n’est-ce pas mieux de faire face à la vie avec humour plutôt qu’en se comportant comme un pauvre type ?

Par Christine Haas

Source : Paris Match