La guerre au plus près

14 Août 2011


Une guerre et des hommes. Une guerre menée sur des îles paradisiaques transformées en charniers de sang et de cendres. Une guerre menée par de jeunes gamins inexpérimentés contre un ennemi invisible. "Ces garçons conduisaient des tracteurs dans la ferme de leurs parents, et un an plus tard ils pouvaient perdre leur âme", dira Steven Spielberg, coproducteur avec Tom Hanks de la série The Pacific (L’Enfer du Pacifique). Le tandem, déjà aux manettes du classique Il faut sauver le soldat Ryan, s’était attaqué, en 2001, à la guerre menée par les GI sur le front européen contre le nazisme. Ils poursuivent leur exploration de la Seconde Guerre mondiale pour raconter "l’autre conflit", celui qui opposa l’Oncle Sam à l’Empire nippon pour le contrôle d’une poignée d’îles perdues en plein Pacifique.

Couronnée par huit Grammy Awards, cette fresque en dix épisodes (déjà diffusée l’an dernier sur Canal +) s’impose comme la série la plus coûteuse (200 millions de dollars), la plus ambitieuse et la plus violente de l’histoire de la télévision. Un manifeste contre l’absurdité de la guerre et un hommage aux milliers de marines tombés, entre août 1942 et 1945, à Guadalcanal, Peleliu ou Okinawa. Cette fiction raconte le conflit à travers l’histoire vraie de trois soldats américains de la 1re division de marines. Eugene Sledge, le jeune homme de bonne famille du sud des États-Unis, croyant, chétif, atteint d’un souffle au cœur, qui veut faire la guerre par sens du devoir. Robert Leckie, l’humaniste poète en rupture familiale, qui trouve un second foyer avec ses camarades marines. Et le sergent John Basilone, héros de la bataille de Guadalcanal renvoyé au pays pour collecter des bons de guerre.

Un récit tétanisant de barbarie et d’humanité
À travers ces destins croisés, L’Enfer du Pacifique livre un récit de facture classique, mais tétanisant de barbarie et d’humanité. Les scènes de guerre, le plus souvent nocturnes, sont d’un réalisme et d’une intensité à couper le souffle, d’une sophistication jamais atteinte au cinéma. Le téléspectateur devient le témoin du quotidien des marines : la jungle hostile, le soleil de plomb et les pluies tropicales, le paludisme, l’absence d’intimité (les lectures collectives de lettres reçues par les soldats), les plages transformées en cimetières. Les moments de détente aussi, avec les rigolades et la camaraderie après le combat, une solidarité sans failles, entre frères d’armes.

Loin d’une glorification béate de l’héroïsme martial, L’Enfer du Pacifique montre les séquelles et les traumatismes de la guerre. Comment ces jeunes inexpérimentés finissent déshumanisés, frappés de folie ou transformés en machines à tuer implacables. Il raconte leurs interrogations, dévoile les failles, sans angélisme. Certains sont ouvertement racistes, sadiques ou simplement cupides, comme ce soldat qui interrompt son repas pour arracher les dents en or à un Japonais mort. Cet ennemi insaisissable est le plus souvent déshumanisé, réduit à une armée de fanatiques sournoise et invisible.

Ce parti pris peut déranger. Il épouse surtout le point de vue des militaires yankees totalement dépassés par ces combattants nippons qui refusent de se rendre. Mais le tandem Spielberg-Hanks montre aussi les massacres de civils pris entre deux feux. Une scène terrifiante montre des marines s’amusant, après une bataille, à tirer à distance sur un soldat japonais en prenant soin de ne jamais le tuer. Son calvaire sera abrégé d’une balle en pleine poitrine tirée par Leckie. "On a voulu que ce soit laid, sale, bourré de maladies et sauvage", explique Spielberg. "À côté, le premier volet de Bands of Brothers était presque glamour", complète Tom Hanks.

Par Eric Mandel

Source : Le Journal du Dimanche