Tom Hanks et Steven Spielberg repartent en guerre

04 Mai 2010


L’acteur et le réalisateur américains produisent la série la plus chère de l’histoire de la télévision. Nous les avons rencontrés au moment où « The Pacific », qui nous fait revivre de façon stupéfiante les combats de marines contre les Japonais, débarque sur les écrans outre-Atlantique.

Qu’est-ce qui vous a décidés, après “Frères d’armes”, à faire “The Pacific” ?
Tom Hanks : Après le succès de la série, nous avons reçu des dizaines de lettres de vétérans nous demandant de raconter leur histoire. Nous avons commencé à travailler sur ce projet en 2002. Notre première grande réunion a eu lieu en 2004. C’était devenu, entre Steven et moi, pratiquement notre seul sujet de conversation. Il nous aura fallu plus de sept ans pour faire aboutir ce projet dont on rêvait tous les deux depuis déjà longtemps.

Comment vous êtes-vous partagé le travail ?
Tom Hanks : On visionnait les épisodes au fur et à mesure qu’ils arrivaient, avant même qu’ils ne soient montés, souvent même parfois dans le désordre.
Steven Spielberg : Quant à moi, j’ai consulté des milliers de photos de toutes ces minuscules îles du Pacifique. J’en ai étudié chaque angle, chaque parcelle, en me disant que ça pouvait être un lieu éventuel de tournage. Grâce à l’électronique, même du fond de la vallée où j’habite, j’avais physiquement l’impression d’être à Melbourne. Nous avons fait le casting ensemble.

“The Pacific” a coûté deux fois plus cher que “Frères d’armes”, soit 20 millions de dollars par épisode – il y en a dix. C’est du jamais-vu !
Steven Spielberg : On voulait que le public ait l’impression d’être là, sur le terrain, avec les marines. Il nous fallait du temps pour raconter cette histoire, pour en célébrer les moindres détails. On n’aurait jamais pu le faire en deux heures et vingt minutes. Tout l’argent est sur l’écran !

“The Pacific”, au fond, est une série de plus sur la guerre. Qu’espérez-vous montrer que nous ne sachions déjà ?
Steven Spielberg : On connaît le nom de Paris ou de Berlin, mais qui a jamais entendu parler de Peleliu ou d’Okinawa ? La bataille de Peleliu a fait plus de 1 500 morts américains, vous le saviez ? Il y a une très grande différence entre combattre dans des grandes villes d’Europe, comme c’était le cas pendant la Seconde Guerre mondiale, et combattre dans la jungle, dans des minuscules îles perdues au milieu du Pacifique, dont personne n’a jamais entendu parler. La plupart des gens ne réalisent pas qu’il n’y avait pas seulement la guerre qui était un enfer, mais aussi la jungle, la malaria, la faim, la chaleur tropicale, la terreur, l’attente... Les gamins, qui pour la plupart venaient de milieux défavorisés, étaient viscéralement contre l’establishment et contre toute forme d’autorité. Et de but en blanc, ils se sont retrouvés dans un véritable bourbier, au milieu d’un horrible carnage. Cette guerre sur le front Pacifique, plus que n’importe quelle autre guerre, a été un conflit de terreur et de racisme.
Tom Hanks : Une guerre restera toujours une guerre. Traquer un homme, faire le choix de le tuer avant qu’il ne vous tue, que ce soit en 1942 ou en 2010, c’est le même cas de conscience.
Steven Spielberg : La différence entre cette guerre et une autre, c’est qu’elle était une guerre de nécessité, pas une guerre de choix.

N’y a-t-il pas un danger de banaliser la guerre en la faisant entrer dans nos salons ?
Steven Spielberg : Les gens savent immédiatement quand ils voient un film avec de la testostérone si c’est un film hollywoodien ou pas. Ils le regardent comme on va au cirque. Dans “The Pacific”, il n’y a pas de musique de cirque. Le public sait d’instinct que ce film est basé sur de vrais événements et de vraies gens, et il fait aussitôt l’ajustement dans sa tête. Il voit les images pour ce qu’elles sont vraiment.

“The Pacific” est encore plus violent que “Frères d’armes”. Est-ce voulu ?
Steven Spielberg : Il y a de la violence, mais elle n’est pas gratuite. Il y en aura toujours pour dire que nous avons largement exagéré ce qu’ont subi ces marines, mais si on s’en tient au récit que nous ont fait les vétérans, la réalité était encore pire. On peut tout montrer, mais on ne mettra jamais l’odeur de la mort sur l’écran.

D’où vient votre obsession pour la guerre ?
Steven Spielberg : Vous voulez dire ma fascination ? J’ai baigné dans les souvenirs de cette époque avec mon père qui était machiniste et réparait des systèmes hydrauliques. Quand j’étais jeune, les adultes autour de moi faisaient sans arrêt référence à la guerre, avant même que je sache vraiment ce que cela voulait dire. Je me souviens notamment d’un professeur et du livreur du pressing où j’ai eu mon premier job, qui en parlaient constamment comme de la peste noire. J’entendais toujours des phrases du genre “ça se passait avant la guerre”, comme s’ils mesuraient tout ce qu’ils faisaient en fonction d’elle. La guerre a toujours plané comme une menace sur mon imaginaire. Ce n’est que plus tard que ma fascination pour l’élément humain a pris le dessus.

Vous ne vous placez d’ailleurs à aucun moment du point de vue des Japonais....
Steven Spielberg : On a laissé derrière tout le contexte politique pour se concentrer sur le côté humain. De plus, Clint ­Eastwood l’avait déjà fait. Et c’est moi qui ai produit “Flags of Our Fathers” et “Lettres d’Iwo Jima”.

On voit, à un moment, un jeune Américain fouiller dans le sac d’un Japonais qu’il vient de tuer et en extraire une petite poupée. Cette image est plus forte que tous les bla-bla...
Tom Hanks : C’est dans la nature humaine de prendre des souvenirs. Les Japonais faisaient la même chose avec les soldats américains.

Pensez-vous vraiment que les films ont le pouvoir de changer le monde ?
Steven Spielberg : Bien sûr. Comme les livres ou la télévision, les films sont des outils de références culturelles, la télévision, aujourd’hui, encore plus que les films !
Tom Hanks : Les films peuvent aussi véhiculer de fausses informations et des théories de complot douteuses. C’est la raison pour laquelle, pour bien comprendre de l’intérieur les motivations des personnages et leurs sentiments, nous avons interviewé des dizaines de veuves, de frères, d’enfants, d’amis pour être le plus authentiques possible.

Pourquoi personne ne fait des films d’action comme les Américains ?
Steven Spielberg : Bénissez le ciel que vous n’ayez pas plus de films d’action en France ! Comment pourrions-nous sinon puiser chez vous notre inspiration si vous ne faisiez pas de belles histoires humaines ?

Pouvez-vous aujourd’hui, l’un comme l’autre, dire : “Mission accomplie !”
Steven Spielberg : Non ! Il n’est pas écrit “armistice” sur mes documents de recrutement. Si on nous donne les moyens de pouvoir raconter encore d’autres histoires, on le fera. En ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, j’ai signé pour le reste de ma vie. 

Par Dany Jucaud

Source : Paris Match