Capitaine Phillips : Interview de Tom Hanks

21 Novembre 2013


Capitaine Phillips retrace l’histoire vraie de la prise d’otages du navire de marine marchande américain Maersk Alabama, menée en 2009 par des pirates somaliens.
La relation qui s’instaure entre le capitaine Richard Phillips, commandant du bateau, et Muse, le chef des pirates somaliens qui le prend en otage, est au cœur du récit. Les deux hommes sont inévitablement amenés à s’affronter lorsque Muse et son équipe s’attaquent au navire désarmé de Phillips. À plus de 230 kilomètres des côtes somaliennes, les deux camps vont se retrouver à la merci de forces qui les dépassent…

Pour commencer, comment allez-vous ? Nous avons entendu beaucoup de choses sur votre santé…
Mon diabète de type 2 ? On traite facilement le diabète de type 2, à condition de savoir qu’on en souffre, de prendre les mesures nécessaires pour s’en occuper, et d’avoir accès aux bons docteurs, qui savent ce qu’ils font. Dans mon cas, les trois conditions sont remplies, j’ai donc beaucoup de chance.
Quant à mon hyperglycémie… Je ne sais pas si c’est le cas en France, mais c’est une véritable épidémie aux Etats-Unis, probablement à cause de notre mode de vie, de toute la nourriture que nous mangeons et de ce que nous buvons. Les choses sont probablement un peu différentes dans votre pays. Je dois faire attention. C’est aussi simple que ça. Je serai en bonne santé tant que je ferai ce que je dois faire. Il s’agit à la fois de simple bon sens et d’être ouvert à une nouvelle façon de vivre.

Parlons de Captain Phillips. Connaissiez-vous cette histoire avant de faire le film, et pourquoi avez-vous choisi de jouer ce rôle ?
J’étais au courant de ce qui s’était passé en 2009, mais pas plus que ça. Je ne sais pas ce que je faisais à l’époque. Je me suis dit : « Bon sang ! J’ai entendu parler de cette histoire. » C’était aux informations, puis il y a eu l’histoire du sauvetage, et ensuite, Phillips lui-même a été présent dans les médias, et j’ai perçu des bribes de tout cela. Mais je n’étais pas non plus suspendu aux nouvelles.
Et j’ai fini par faire le film parce qu’on m’avait dit qu’il y avait ce scénario qui circulait et qu’on m’avait demandé si je serais intéressé, ce à quoi j’ai répondu : « Laissez-moi d’abord lire le scénario. » Et le scénario a pris beaucoup de temps pour être développé, donc, dans l’intervalle, j’ai lu le livre de Phillips, qui est sa propre version sèche et succincte des faits.
Lorsque le scénario est finalement arrivé, j’ai dit : « Ok, ce n’est pas encore le vrai film, juste un scénario, mais je peux voir ce qu’il cherche à faire : condenser le récit tout en conservant un degré important de fidélité aux faits, sans les transformer en une histoire basique de lutte entre bons et méchants. » Puis j’ai ajouté : « Bien. Mais qui va réaliser le film ? Qui va vraiment le faire ?» C’est la question clé qu’un acteur que l’on pressent pour un rôle doit poser.
Lorsque Paul Greengrass a été impliqué, nous avons eu une longue conversation. En fait, je me trouvais à Berlin pour le tournage de Cloud Atlas, et je suis parti pour Londres afin de dîner longuement avec lui. Alors, sans réellement disséquer le projet, nous avons eu un échange du type : « Qu’est-ce-que tu en penses ? » « Voilà ce que je pense..», «Est-ce-qu’on pourrait essayer ceci? Ou cela?», «Est-ce-que cet élément sera important ? » Et le résultat final, c’est que je suis un grand admirateur de Paul Greengrass, depuis Bloody Sunday et Vol 93, qui sont deux des films les plus puissants que j’ai jamais vus, et que de connaître ces événements réels, qu’il a je ne sais comment réussi à recréer, était pratiquement suffisant pour moi. Au cours de notre conversation, j’ai senti qu’il se dirigerait vers quelque chose qui transcenderait la simplicité de l’histoire, un enlèvement par des pirates. Il y avait des forces politiques en jeu, des aspects d’économie mondiale, ainsi qu’une volonté de représenter les comportements individuels et les trajectoires de chaque protagoniste, pas seulement moi et mon équipages mais également les somaliens, jusqu’à certains aspects de l’identité des commandos de la Navy. J’ai senti que tout cela allait être intriguant. Donc, après ça, ça a été du gâteau. Il n’y avait qu’à foncer ! La chose la plus facile au monde à accepter.

Parlez-moi de votre rencontre avec le vrai Richard Phillips. Aviez-vous besoin de le rencontrer ?
Ça aurait probablement été faisable sans le rencontrer, mais je me suis posé deux questions. La première : est-ce-que cet homme est volontaire pour parler de son expérience et pour me rencontrer. Et la seconde : même si la seule chose que je peux faire est de lui dire : « Ecoutez ! Je vais jouer votre rôle. Pour le meilleur et pour le pire, c’est moi qui suis à bord. Je vais dire des choses que vous n’avez jamais dites, et je vais faire des choses que vous n’avez jamais faites, mais je vais quand même essayer d’être le plus fidèle possible à ce que vous avez traversé et à ce que vous êtes. », cela ouvre la voie à peu près tout ce qu’il pourra dire qui me paraîtra utilisable ou unique. L’intrigue, l’histoire, ce qui se passe, ça c’est dans le livre. On peut se débrouiller sans lui à ce niveau-là. Mais à côté de ça, il y a la question de savoir ce qui se passe dans sa tête. Pourquoi est-il là en premier lieu, comment voit-il son métier et sa carrière de capitaine de la marine marchande ? Des aspects qui sont absolument fondamentaux.
Je pourrais juste foncer, me faire coudre des galons et faire semblant d’être un capitaine, mais ça ne serait pas aussi enrichissant pour moi, et je ne pense pas que je serais capable de faire mon travail d’acteur comme j’aime le faire si je ne pouvais pas parler, sinon à la personne réelle, au moins à une forme d’autorité en la matière, afin qu’il n’y ait pas seulement les faits mais le comportement de l’homme lui-même.
Et franchement, nous avons également appris des choses de sa femme, Andrea. Je suis allé chez elle deux fois, une fois tout seul, la seconde avec Catherine Keener. C’est Andrea qui nous a dit : « Vous savez, avant je voyageais avec Rich lorsqu’il allait de port en port, car c’était permis autrefois. Aujourd’hui je ne veux plus le faire, parce qu’il n’est vraiment pas drôle, c’est le boulot avant tout pour lui, il est aussi rigolo qu’une crise cardiaque lorsqu’il est au travail. Je ne voulais pas rester assise là, à regarder ce type qui a toujours l’air inquiet ou furieux à propos d’une chose ou de l’autre. Alors maintenant je reste à la maison. » Et juste de l’entendre dire cela a eu un impact sur le moment du film où on le voit monter à bord et se mettre au travail. Pour moi, sans cela, je n’aurais pas su comment faire.

Un des aspects importants du film, c’est qu’il n’y a pas de jugement. On montre des gens qui sont pêcheurs au début, et qui sont forcés de devenir pirates à cause de la situation économique. Et Paul ne les juge pas, même si ce sont bel et bien des pirates.
Oui. Ce sont bel et bien des pirates, pas des types sympathiques. On ne les montre pas comme de « pauvres pirates », dont on va avoir pitié. Ils savent ce qu’ils font et ils menacent la vie d’êtres humains. Ils auraient pu tuer n’importe qui. Je veux dire, ils tirent sur le bateau, ils auraient facilement pu tuer quelqu’un. Et il y aurait eu une autre manière de faire ce film qui aurait été complètement satisfaisante : les méchants pirates d’un côté, les gentils de l’autre, les commandos de la Navy qui arrivent à la fin pour sauver la situation, comme la cavalerie dans un western, youpi, les méchants sont battus ! Mais ça aurait été bien moins intéressant, et je ne pense pas que cela corresponde à la raison pour laquelle Paul Greengrass fait des films.
Je ne connaissais pas l’importance du problème de la piraterie avant de rencontrer Paul pour la première fois sur le projet. Il m’a dit « Tu sais, c’est un problème international. C’est du crime organisé. C’est aussi vaste que les réseaux de drogue internationaux, sauf qu’ils détournent les bateaux. Des millions de dollars sont en jeu. » Cet élément à lui tout seul a conduit le projet dans une autre direction, en plus de la situation terrible, désespérée d’un pays tel que la Somalie. Comme le disait Paul: «Quoi de plus dangereux qu’un jeune homme armé et n’ayant rien à perdre ? » Et il semble que ces types n’aient rien à perdre. Ces aspects font monter les enjeux pour tout le monde, à la fois pour le film qui essaye d’atteindre une sorte de vérité, autant que possible pour du cinéma traitant de ce type de sujet, mais aussi pour les spectateurs, auxquels le film offre une compréhension plus profonde de l’histoire du début à la fin.

C’est de nouveau un rôle extraordinaire pour vous. Vous avez été perdu dans l’espace, sur une île, dans le temps… Vous aimez être perdu ?
Je pense que certains de ces films sont fascinants, parce qu’ils parlent d’hommes accomplis, pour lesquels tout va brusquement de travers. Ce ne sont pas des touristes auxquels il arrive un accident –le seul film où cela se produit est Seul au monde, qui repose sur une idée que j’avais eu des années et des années avant de faire le film, en découvrant que la firme Federal Express expédiait de gigantesques avions remplis uniquement de colis à travers l’océan pacifique. « Qu’est-ce-qui arriverait si l’un de ces avions s’écrasait ? » C’est littéralement ce que j’ai pensé, et c’est de là qu’est né le film.
Les films doivent se construire autour d’une grande idée, que vous exprimez très précisément durant les deux heures, deux heures et demie de leur durée. Les grandes histoires parlent de désir, les grandes histoires parlent d’amour, mais je pense aussi que les grandes histoires parlent toujours de solitude, et de la lutte pour faire partie de quelque chose de plus grand que soi-même. Je ne dis pas que je lis tous les projets que je reçois en me disant « Alors, où est la solitude dans ce film ? » Il faut qu’il y ait une représentation fidèle, ou un désir de représenter fidèlement le type de trajectoire que tout le monde peut reconnaître. Lorsque je vais voir un film, quel que soit le thème abordé, j’aime me projeter dans l’histoire. Je suis davantage touché lorsque je vois quelque chose se passer et que je me dis « Tiens ! J’ai déjà vécu quelque de ce genre. Qu’est-ce-que je ferais dans ce telles circonstances ?» Je pense que tous ces films, ou la plupart d’entre eux, gravitent toujours en direction de cette idée où je suis fasciné par le sujet parce qu’une part de moi se demande : « Qu’est-ce-que je ferais dans de telles circonstances ? J’espère que je ferais ça… Je ne le pense pas, mais… » Mais peut-être qu’en effet j’agirais ainsi si j’étais aussi accompli que le sont certains de ces personnages.

C’est l’époque de l’année où on parle des Oscars, et il semble que votre nom soit sur la liste ?
Ça arrive toujours à l’automne. Nous avons ce jour férié aux Etats-Unis, la fête du travail, la dernière semaine avant la fin de l’été, et c’est la semaine où tous les magazines annoncent : « Voici les sorties de l’automne ! Tous les films qui vont sortir pour le reste de l’année. ! ». Il s’agit de marketing, voilà tout, ce qui est bien normal. J’ai déjà eu mon nom sur cette liste pour des films qui n’ont pas bien marché. Si cela se produit, c’est formidable, j’aimerais être invité à ce grand spectacle. 

Source : People Inside